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À la mort de Fratousi, son bureau avait été vidé de ses affaires, et la jeune femme avec elles, comme une vulgaire corbeille à papiers. Elle était descendue au service « expéditions » donc, maintenue dans son salaire comme le voulait la loi, mais pas dans ses fonctions. C'était à prendre ou à laisser… Voilà, nous étions en plein dans la tradition primitive : à la mort du chef, le suivaient au tombeau, ses femmes et domestiques ! Mais ce n'était pas tout, plus sérieusement, cette mise à l'écart, pliée très prompte, était l'ouverture du sas pour éjection. L'action, directe, avait utilisé toutes les voies et permit à notre bon Zorf d'arriver comme Zorro…Et c'est là qu'on rentrait dans le vif du sujet ! Au bout du cours, quand du bout des lèvres, grisée par le bon vin, Adeline révéla toute l'étendue de son stigmate, les deux policiers éprouvèrent autant de dégoût que de pitié. « Ils étaient en train de m'usiner comme il dit, j'étais toute en pleurs quand il m'a trouvée, toute prête à l'écouter, alors il n'a pas eu de peine à s'approcher et c'est là qu'il m'a prise…» Le Zorf était assureur de la boîte où elle travaillait. Dans les parages ou à l'affût, ce jour-là, il l'avait réconfortée, sur un coin de lavabo, et depuis, il continuait à se soulager de temps en temps…En échange de sa passivité, il lui avait offert une place chez lui. Mais a priori, ce n'était pas simplement pour gratification, même s'il continuait à la « protéger »… Après une pause, Adeline reprit : « je ne sais pas pourquoi je reste, c'est l'enfer ! Je n'ai rien dit à personne…Où aller ? Tout le monde s'en fout…Personne ne le croirait… Il m'a menacé… On me mépriserait. Tout cela parce que monsieur Fratousi m'aimait bien. J'étais sensée partager ses secrets : des foutaises ! Il était très professionnel et savait garder les choses pour lui. Ils voulaient tout savoir là-dessus, les autres, avant, où j'étais « usinée », et maintenant avec Zorifedjan, c'est pareil : une vraie inquisition ! » Germain et Norbert s'efforçaient au tact, et ne laissaient rien paraître de leur vif intérêt, au-delà des convenances ; mais cela commençait à danser dans leurs têtes. Et puis des réflexions navrées leur venaient, à plein seau, en leur for intérieur : « En tout cas, cette pauvre fille, quelle déréliction ! … Quelle bande de salauds quand même » ! La fin du repas fut moins détendue. Non, décidément, il y avait quelque chose d'infect et de parfaitement louche, dans cette histoire.

*


          Là, c'était le bouquet final, elle laissa échapper un cri, mi ravie mi dépitée, et se laissa entraîner sans résistance vers son véhicule. Après l'avoir coincé dans le réduit à photocopies où, sans un mot, une jambe entre ses deux, il l'avait caressée tout un moment, son ami l'avait attendu sur le parking de la boîte. Elle débauchait tôt l'après-midi, en fin de semaine, et c'était certainement prévu. Il ne prenait plus vraiment le temps des préliminaires ou des prétextes, mais là, il semblait vraiment pressé. La semaine dernière, à peine sortie de la douche, il l'avait enlacée derechef encore nue, posée sur ses genoux et liée dans un souffle. Adeline n'en revenait pas et pourtant elle aimait ça : sa manière de faire étalonnière, presque juvénile !
- Mais où on va comme ça ? Tu es fou ! Il faut que j'aille chercher la gosse à l'école maintenant.
- Passe un coup de fil ou je demande qu'on vienne la chercher.
- Mais enfin ! Laisse-moi, je te prie, tu peux bien attendre un peu…
- Après ! J'en ai marre de tes salades. Cela fait des jours que tu me promènes et j'ai pas l'habitude…Tu ne veux pas manger ? Hé bien ! on va discuter…
- Ben ! voyons, monsieur sait parler maintenant…Cela nous changera peut-être, tu ne penses qu'à la mettre d'ordinaire, et ce n'est pas ça, l'amour…
- Et c'est quoi alors ?
Il lui troussa la jupe et glissa une main profond… Elle se retint de le gifler, même pour rire . Cela n'aurait servi à rien qu'à l'exciter et puis il était au volant, à toujours conduire trop vite. Elle se contenta de retirer cette main, non sans la serrer longuement… Il y eut un moment de silence. Comme il ne disait rien, elle le regarda à nouveau et c'est là qu'elle comprit que quelque chose n'allait pas.
- Qu'est ce que tu as ? …
- Écoute, Adeline, il faut que je te parle sérieux, ce n'est pas pour ce que tu crois…
Il déglutit, visiblement gêné. Elle sourit et lui posa à son tour une main sur les genoux.
- Hé bien ! va-y, je t'écoute.
Elle tournait vers lui un regard d'ange.
- Ce mec : ton Zorf, je le connais depuis longtemps. On était ensemble à la fac. C'est un drôle de zozo et plus crado que tu ne le penses ! Il a souvent été mon rival, et cela a commencé tôt, dans les syndicats et même quand on sortait en boîte. Il m'a eu, moi, aussi, l'enchaînement s'est poursuivi plus d'une fois. Mais là, j'ai dû faire un gambit. Il me tient et c'est pour cela qu'il te tient aussi… Tu n'as pas eu cette place pour rien et pas seulement pour tes fesses ! Elle ressentit une piqûre et se retourna, outragée :
- Et c'est maintenant que tu me dis ça ? et moi qui me taisais comme une gourde pour t'épargner un fard, et éviter ainsi de te mettre dans les embarras, déjà que tu es au chômage…
- Je sais, mais il y a un tas de choses que tu ignores et moins tu en sais, mieux c'est pour toi, surtout avec lui…Il m'a dit que tu as vu les flics hier, n'est-ce pas ?
- Comment ça ? Ce porc me suit et te fait donc des confidences ?
- Oui. Alors, ils t'ont poser des questions sur qui ?
L'humiliation fit tomber des plombs dans l'estomac d'Adeline et des barrières aussi s'effondrèrent. C'était une sensation étrange de vertige qui lui arrivait souvent en ce moment… Elle en eut tellement marre d'un coup, qu'elle abrégea sa douleur, un peu comme on zappe avant le final… Elle claqua violemment la face de son ami Jean et, dans un tête-à-queue, leur voiture alla en percuter une autre en face…

*

          Cela s'était passé sous leurs yeux, Germain et Norbert en gardaient une trace d'émotion au tréfonds de l'âme. Ce qui ne les avaient pas empêcher de faire leur travail tout de suite après l'accident, c'est même eux qui avaient appelé les premiers secours et sécurisaient le périmètre, avant l'arrivée des « bleus » en uniforme ; peut-être qu'Adeline leur devait la vie, bien qu'elle fût salement amochée, se trouvant du côté qui avait cogné en premier. Son ami, choqué, lui, avait craqué peu après sa sortie de l'hôpital. Cela tombait bien car ils avaient quelques questions à lui poser. Il avait été vu en compagnie de Fratousi, dans un véhicule d'entreprise, la veille du jour où on avait retrouvé celui-ci dans sa gangue de béton, et dès le début, Germain avait suspecté que le promoteur n'avait pas glissé tout seul… À la fourchette entre soulagement et déprime donc, il s'était mis à table, l'ami Jean. C'est lui qui avait poussé Fratousi dans la bétonnière, carrément, et il avait une longue histoire à raconter…En bref, pour les développements attendus de cette affaire, Jean était mêlé à une sombre histoire de corruption et de prévarication, concernant des marchés publics, à grande échelle, dans les grandes largeurs, une qui avait mal tourné, puisqu'il y avait mort d'homme,  et allait encore faire des remous et probablement remonter jusqu'à des étages supérieurs de la pyramide sociale. Ce qui était excitant, si l'on peut le considérer ainsi, c'est qu'on retrouvait le Zorf au milieu de l'atelier, et, en prime, il semblait bien être le fil de liage de l'écheveau. Germain, bien décidé à en découdre, tapota la pile des listings qu'il avait devant lui et dit à son compagnon :
- Bon ! je crois qu'il était temps d'aller mettre le grappin sur ce Zorf, je crois qu'on va se régaler avec lui !
- Ouais ! tu feras bien de faire gaffe dans les formes, il a les moyens de se payer un bon avocat, lui !
Norbert montra d'un air entendu l'écran devant lui :
- Et avec tous les bonhommes qui ont reçu leurs étrennes, il y a de quoi installer un paratonnerre pour nous autres !
- T'en fais pas, on n'y va pas tout seul, et s'il faut passer la main, on aura mis au moins le rôti au four !

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          Le désir rend fou et un homme frustré en vaut deux, pourtant si rapide à fondre ! Le Zorf avait le poste à souder depuis que sa Bianca lui réservait un compartiment froid ! Devenu si persuasif, qu'il  n'avait plus à commander aux autres de se mettre à poil devant lui, il ne tirait jamais près de chez lui ou dans ses locaux, mais partout où il pouvait ailleurs, dans l'intermède ou le conciliabule, il passait en croupe et payait souvent l'addition, puis il emportait un petit souvenir… Ah ! ce qu'il était content quand il regardait ensuite sa petite collection à domicile qui croissait de mois en mois, et ça, personne ne le savait. Mais la Nature a ses folies et pas que celles promises par les chairs ! Lui, qui prévoyait tout sur les catastrophes, naturelles ou non, dans ses contrats maison, le Zorf n'entendit pas venir le vent, un certain jour, sur son toit. Pourtant il était au grenier et le vent sifflait fort. Si d'aucuns étaient à la messe, lui était certainement en contemplation… Ce fut une grande tempête qui a laissé des traces dans toute la région, mais le pire, s'il y a survécu, c'est qu'on rigole encore pour lui ! C'était pourtant une tornade terrible, cette nuit-là. On en parle encore dans les journaux. Hé bien ! imaginez cela : le Zorf fut retrouvé après le passage du grand remous, coincé dans une armoire de bureau, au milieu d'un amas de petites culottes : ses trophées de chasse ! Son grenier était sans toit, et lui, poussé dedans, quoique bien ébouriffé ! Il n'empêche ! la Nature ayant pris sur les comptes au Zorf, cela n'a pas empêché à d'autres de lui en demander après, l'armoire, c'était un acompte ! …


© Jean-Jacques REY, 2009