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La suite de la conversation édifia Bruno et alimenta ses présomptions. Il se passait vraiment quelque chose de louche dans la zone. Comesson avait vu, un soir, le jeune officier de Marine rôdait autour d'entrepôts, sur le port, et même escalader le mur d'enceinte d'un dépôt, appartenant au père d'Hélène. Outre ses charges d'édile, celui-ci était entrepreneur de travaux publics. Comesson roupillait à moitié dans son bateau, en attendant la haute mer, et les quais étaient déserts. Le vieux marin n'était pas spécialement curieux et encore moins un indic ; mais il avait été assez intrigué pour le pister, ni vu ni connu. Il n'avait pas trop compris ce que l'autre cherchait ; par contre ce visiteur du soir avait passé un bon moment à coller son nez autour et sur des conteneurs fermés… Le cerveau de Bruno s'était mis en ébullition à ce moment-là : intéressant ! On venait sans doute de lever un lièvre.
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Voilà ! ces conteneurs contenaient quoi et à qui, appartenaient-ils en vérité ? Ils n'appartenaient pas nécessairement à l'établissement qui les hébergeait... Comesson l'ignorait en tout cas. Bruno savait que la réponse à ceci pouvait être un jalon important pour orienter son enquête. Il décida d'imiter le défunt Jean : aller voir sur place ; car vu l'ambiance malsaine dans le patelin, mieux valait compter d'abord sur soi ; et puis ; c'était le moyen le plus rapide de se renseigner ; même s'il fallait méfier... - N'est-ce pas ? Comesson le jaugea avec une moue dubitative, puis son visage s'éclaira d'un coup : - Ma foi ! pourquoi pas ? Le vieux marin était joueur dans le fond, même s'il mesurait bien le danger, il n'avait pas gagné des courses en solitaire pour rien ! - Alors c'est dit, on part dans une heure ! Bruno Ferry venait de trouver un allié providentiel et ça l'arrangeait bien. Il n'avait pas mis longtemps pour le convaincre. Au demeurant, il avait vite compris, que Comesson n'éprouvait aucune sympathie pour le pouvoir établi, à la ville proche, ni certainement avec aucun courtisan de par le monde. Le vieux marin n'avait pas froid aux yeux ; cela se sentait et qui plus est, c'était logique. Il avait aussi tout son temps. Alors embarquez, cap sur l'aventure ! Peu après, le canot de Comesson fendait les flots, avec les deux nouveaux compères à bord. Ils s'étaient mis d'accord sur la répartition des rôles : le marin, au guet ; le reporter, à l'investigation. La nuit tombait et une période de nouvelle lune commençait. Ces deux facteurs étaient plutôt favorables à la discrétion, nécessaire au repérage, et Comesson prévoyait de débarquer à un point sans quai, derrière l'établissement ciblé. Ils arrivèrent sur le coup de vingt-deux heures, en plein noir, et Comesson fit le dernier mille au ralenti. Seules, quelques lumières dessinaient la côte, et puis patatras ! …. Près du bord, ils furent accueilli par un bruit de sirène ; peu après, des crépitements d'armes automatiques lui répondirent… - Merde ! c'est quoi, ce cirque ? Mieux vaut droper ! Comesson ne se le fit pas dire deux fois, il mit plein gaz et le canot fit demi-tour sur place ! Ce n'est qu'après avoir parcouru une distance respectable, qu'il cria à l'oreille de son compagnon : - On n'était pas visé, mais ça venait de derrière le dépôt en question. M'est avis que demain, les poissons ouvriront les ouies… Mieux vaut se tenir peinards, en attendant. Bruno éructa : - Il y a un drôle de climat dans le coin, dites donc ! Y a pas à dire, on l'a peut-être échappé belle ! Il avait encore des frissons qui lui parcouraient le corps et qui n'étaient pas dus à la vitesse. Il voulait bien jouer les détectives, mais pas se retrouver dans un champ de tir !
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Le comité d'accueil était musclé, et pas simplement en ville. Ils eurent à peine le temps de poser un pied à terre devant la cabane à Comesson, qu'ils furent entourés et aveuglés par des lampes torches, très puissantes. Des hommes avaient surgi de la nuit et ils paraissaient bien équipés... On devinera aisément qu'ils n'étaient pas là pour leur souhaiter la bienvenue, mais ils maîtrisèrent les deux canotiers sans violence excessive. Ceux-ci furent ensuite précipités puis propulsés chacun dans un véhicule qui partirent en trombe, aussitôt les portières claquées. Dans le sien, Bruno à l'arrière, encadré par deux gorilles en treillis noir, retrouva une tête connue sous le plafonnier ; c'était son malotru de l'autre jour : l'inspecteur pause-café ! « C'est déjà ça ! » pensa-t-il, « au moins, nous avons affaire à la Loi ». Parce qu'il fallait bien le reconnaître, il ne savait plus très bien sur quel terrain, on jouait, et il n'était pas très rassuré. - Alors, monsieur Ferry, ne vous l'avais-je pas dit de faire attention où vous mettiez les pieds ? Votre curiosité vous jouera des mauvais tours, un de ces jours, et plus que vous croyez ! Maintenant, vous voilà dans la nasse et vous êtes en mauvaise compagnie… L'autre s'alluma une cigarette et souffla une bouffée vers lui, les yeux pétillant de malice. Bruno déglutit : - Mais c'est quoi au juste, cette affaire ? Du trafic qui touche en haut lieu ? Faut croire ! - Dis-lui de la fermer, Carl.
…/…
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