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- Tant pis pour toi, je t'aurai prévenu, ton papier ne passera pas de toute manière, et tu auras peut-être du mal à le placer ailleurs, sans parler des pertes de confiance…
- Ah bon ! c'est comme ça ?
- Oui !
- Hé bien ! Allez essuyer les plats, je m'en tamponne !
- Tu as tort de dire ça…
- C'est ce qu'on verra !
Et Bruno coupa d'une pichenette la communication.

*

     Qu'il le veuille ou non, Bruno Ferry, journaliste de son état, était un individu peu fréquentable dans les parages. Seul, un illuminé aurait pu se faire des illusions là-dessus. Il ne savait pas encore très bien à qui il avait affaire, ni quelles personnes il gênait précisément, mais une chose était certaine, on lui faisait savoir, et d'une rude manière … Ajoutés aux confidences d 'Hélène, l'ex-fiancée qu'il préférait tenir à l'écart pour son bien à elle, il avait quand même fini par glaner quelques renseignements utiles, ils étaient susceptibles de former une piste de sujet intéressante. Cela n'avait pas été simple, mais il avait eu une idée de génie, devinez laquelle ! D'une part, il avait mis à contribution sa taulière ; d'autre part il était retourné voir la mémère du kiosque à journaux : eh oui ! Il fallait quelquefois se forcer dans son métier… Ces deux femmes, natives du coin, étaient dans des places où on échangeait facilement quelques mots… Elles étaient influençables, et il n'avait pas dû forcer beaucoup son talent pour les amener à jacter. Il s'ensuit que leurs contacts avec la clientèle lui avaient été profitables, enfin un peu, par quelques bribes… Il suspectait maintenant la mort de ce jeune militaire d'être un épiphénomène dans une histoire sordide. Il était professionnel dans son action, c'était dans sa nature, et il avait une idée élevée de son métier ; plus que d'autres qui le dévalorisaient un max. pour un minimum de sécurité… Restait à choisir l'angle d'attaque. Un fait mineur en décida. Du quai, au matin, il assista à une discussion entre marins, de barque à barque. Il y avait un vieux à bord d'une et deux jeunes, dans l'autre. Le vieux avait l'air furibard, et les deux jeunes, goguenards. Encore un qui n'appréciait pas de se faire chambrer ou qui faisait du boucan, se dit Bruno. Mais l'affaire n'en resta pas là. Le vieux avait l'air de bien mordre à l'hameçon, palsambleu ! Il vitupérait haut et fort :
- Hé ! jeunes couillons ! Je voudrais bien vous y voir, si vous découvririez un macchabée dans vos filets… M'étonnerait que vous pensiez à réciter une prière avant de tourner de l'œil,  et vous feriez peut-être moins les malins sur la pêche miraculeuse… Mettez-vous le dans le bonnet qui vous sert en tout et pour tout de cervelle, et allez donc noyer ça dans un verre !
- Hé ! vieux bouc ! Tu crois qu'on a l'estomac d'une fillette ? Non mais ! t'es pas tout seul à pouvoir regarder la misère en face, mon gars, regarde un peu autour de toi, il y en a qui peuvent te soutenir !
Et le jeune marin de s'esclaffer, et son compagnon qui se mit à faire pin-pon ! Le vieux ne s'en laissa pas compter et les reparties s'enchaînèrent quelques minutes. Pour une fois que Bruno pouvait assister à un échange, non interrompu à sa vue, il ne s'en priva pas. Il faut dire qu'il ne resta pas en évidence pour dresser les oreilles…

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     En guise de réponse, le vieux marin proposa un verre à son visiteur qui acquiesça. Il sortit alors sa bouteille du tiroir et tourna lourdement autour de la table pour chercher deux verres ; puis, tout en observant cet inconnu qui détonnait dans le paysage, avec son costume de ville, il se cala dans son fauteuil : une espèce de parallélépipède hors d'âge, d'un vert-de-gris sinistre et douteux, posé au ras du sol, fendillé et rongé de partout. Bruno se dit qu'il avait dû le trouver dans une décharge ou à marée basse, celui-là aussi… Dans le fond de son antre, Comesson avait l'air d'un crustacé qui fixait par-dessus ses pinces. Enfin ! le vieux marin, quoique un peu bourru, n'avait pas l'air trop farouche pour un solitaire ; au bout d'un moment, il opina du chef et finit par lui répondre :
- Je l'ai vu, oui, ce petit…
Il s'interrompit, grattant pensivement son menton poilu.
- Je l'avais déjà vu, oui !… Bien avant de le retrouver dans cet état !
Une nouvelle fois, il s'arrêta, plongé dans ses souvenirs, et comme il ne redémarrait pas, Bruno le rattrapa, follement curieux :
- Où ça ? dites moi !
- C'était avant l'été, bien avant même ! La première fois, je n'y ai pas fait attention. Le môme était sur la jetée, à l'entrée du port…
- Quand ça ? Cette année ?
- Ben oui ! s'il faut le préciser… Bon ! donc, il n'était pas loin d'avoir les pieds dans l'eau, et il regardait passer les bateaux, le genre de mec qui a du temps devant lui, quoi ! Mais probablement pas un traîne-savates, parce qu'il avait l'air propret. Je ne le connaissais pas. Je n'ai su qu'après qu'il était à l'armée par les racontars du coin. Parce que, comme il courtisait la fille du maire, cela faisait jaser…

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