Vous imaginez sans peine, comment l'on reçut leur ultimatum : avec un pied de nez, et moi, j'y rajoutais volontiers, un bras ! … J'avais beau être sage, papi, grand porteur, etc…, j'avais le naturel irascible, et je fis sourdre moult plaisanteries quand je pris la parole, à la tribune du conseil ; ce qui me mit encore plus en colère. Canaran m'avoua plus tard, que je lui avais personnifié le démon de la discorde, au faciès érubescent ! Non mais ! quel imbécile quand même ! Etait-il l'heure de s'extasier devant ma truculence ? Je les connaissais, moi, les « civilisés », en face : je les considérais plutôt comme le précipité de la sauvagerie ! Enfin, sur le fond, nous étions d'accord. Ce qui devait arriver, arriva, et ne tarda pas. Comme une fiente d'oiseau en plein vol, ils se posèrent… Les premiers combats se déroulèrent sur les montagnes du Croissant-Lune, c'est-à- dire chez nous, en plein centre de l'île ; parce que les commandos d'un foutriquet nommé : L'As Volant - on ne l'invente pas ! - avaient cru bon de s'assurer à titre préventif, de notre point culminant : point d'observation excellent. Ces sbires portaient des masques, évidemment ! C'est ainsi qu'on put les asphyxier, en les brassant d'air… Oui ! carrément ! on les enleva par déflation avec un aspirateur géant.

C'était leur guerre, mais il fallait bien qu'on la fît ! Après la terre, ils essayèrent par la mer. Entre temps, on avait renvoyé leurs commandos sur des radeaux, et les courants les ramenèrent vers le continent. Cela économisait les moyens, les déplacements, et accessoirement, nos vies ! Elles valaient bien, bigre ! de recourir aux expédients les plus simples. Un jour, on vit apparaître une drôle d'armada : tout plein de triangles jaunes qui labouraient la mer. C'était beau de loin, et détestable, en vérité ! Ils nous envoyaient leurs « requins » : des hydroptères lance-torpilles. Le problème, c'est qu'ils surestimaient nos moyens ; nous, nous n'avions pas grand chose pour naviguer ; on nageait, c'est tout ! Après quelques démonstrations de force, où ils commirent des maladresses risibles, du genre  à se télescoper ou éperonner les cayes, ils décrétèrent le blocus. Ils nous interdisaient même, l'accès à la mer ; ne fût-ce que pour batifoler ! Là, je commençais sérieusement à m'énerver : mes compagnes et compagnons ne comprenaient pas assez vite… Dans le moment, nous n'avions à déplorer que la stupidité de ces gens-là, qui n'avaient commis encore que peu de dégâts, mais il nous fallait casser la tarasque ! Il était temps pour Canaran de passer à l'action avec la flotte aérienne.

Ils avaient leurs hydroptères, nous avions nos hyménoptères : des guêpes géantes, fruit de mutation et de génie. Ceux qui les dirigeaient : des cornacs efféminés, portant chic, formaient un étrange aréopage. Ils comptaient la vie dans les étoiles et en tiraient leurs énergies, ce qui leur donnait toutes sortes de pouvoir. Vous comprenez pourquoi j'étais épaté, touché avec, de voir Canaran à leur tête… Mais en la circonstance, il avait à se surpasser : il n'eût pas suffi de faire lever la pâte ou les pattes, avec ou sans hic hallucinogène ! Hé bien ! ce poète se montra à la hauteur, et même plus, il brilla dans ses fonctions d'amiral. Il entraîna nos binômes dans de redoutables manœuvres qui dispersèrent la flotte adverse, en lui infligeant des découpages insensés. Une fois les triangles jaunes partis, je me hâtais d'aller prendre un bain, comme pour enlever une crasse ignominieuse. Le soir même, je retrouvais mon chic à moi, par les dessous, à des triangles autrement plus doux. Les violences n'en resteraient pas là, j'en étais sûr ; alors j'exorcisais mes craintes comme je le pouvais, bon pied comme bon œil !


(IV)


Canaran n'avait pas fini de m'étonner. Après sa brillante prestation, il fit se lever les flots de la Création : c'est comme cela que nous appelions ceux qui entouraient Epatanga, et il les chevaucha jusqu'aux rivages adverses. Ces derniers furent si sévèrement dégarnis, qu'on parla de tsunami ; par endroit, loin à l'intérieur des terres. Je vérifiais. Je me demandais comment il avait fait ! Canaran était l'homme du vent, imbécile que j'étais, et tout allait s'expliquer. Canaran se mit à voler en solo, puis m'entraîna à sa suite. La première fois qu'il vint me prier de le suivre, j'étais encore tout endormi, et les bourses, bien dégarnies : imaginez donc mon viatique d'esprit ! Il me dit ainsi, puisque j'étais un as à la reproduction, qu'il m'emmenait faire un trait d'union dans l'archipel qui englobait notre île, et puisque mon pénis pendouillait inutilement, maintenant, il me conseillait de le laisser pendre et de ne pas emmener mon cygne… Bien qu'à moitié endormi, je fus tout ébahi. Puis je compris : Canaran ironisait ! Je le saisis au plastron, avec ma trogne érubescente, prête à éructer ; mais il rit, me disant que j'allais comprendre. Il se dégagea sans peine et me montra le ciel. J'allais ramasser mes affaires et prendre un peigne. La jolie levrette qui dormait sur le flanc dans mon lit, ne s'était même pas réveillé !

Sur notre guêpe, Canaran et moi retracions, avons retracé une genèse, la genèse d'un accomplissement. Lui et moi, avions en commun d'être des points de suspension, auxquels une volonté supérieure avait accroché des fins comme une finalité, accessoirement aussi, des ailes ; ce qui, dans le moment, nous aidait bien ! Pas seulement pour tenir en l'air, mais pour voir d'en haut ; ce qui généralement favorise le futur… Nous avons tracé par petits bouts, des tirets entre les îles en laissant échapper les vapeurs de notre imagination. Nous procédions ainsi à ce que j'appellerais une cartographie sur le canevas du ciel. Mais me direz-vous, quel galimatias ! Où est-on ?

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