J'atteignis Epatanga, physiquement, le jour des noces de Canaran. Canaran était le nom de l'homme du vent. Sur Hatat, il n'avait suscité au mieux que la pitié, et plutôt de l'animosité ; mais ici, il était devenu une star ! Canaran avait trouvé céans, écho à son cœur pur. Il allait se lier avec une délicieuse créature. Je souhaitais qu'il trouvât enfin la félicité. Les « insectes » lui avaient ménagé une place parmi eux, et ils l'avaient nommé grand amiral de la flotte aérienne. Comme quoi, ils avaient de l'humour… La gratitude n'a pas de prix ! Moi, je me disais que le hic hallucinogène menait à tout, mais jamais à rien ; à moins d'avoir un encéphalogramme plat ! Je fus reçu comme un roi, et pourtant je n'avais prévenu personne de mon arrivée. Une délégation m'accueillit sur la plage, au sortir du bain - évidemment, en arrivant, j'avais plongé - le charme des formes ondulantes sous les étoffes moirées, et les visages avenants, m'attendrirent quelque peu. J'avais beau être, blet, mal rasé et magicien, je n'en restais pas moins un être humain ; attaché au genre féminin, faut-il le rappeler ! Je rappelais mon oiseau-porteur : un magnifique cygne blanc, géant. Après quelques effusions où je finis de fondre, nous nous dirigeâmes vers mon nouveau « palais ». J'étais le « papi » attendu comme le messie !

Canaran ne m'avait jamais vu, mais il piqua sur moi dès que j'apparus à la fête. Il me demanda des nouvelles d'Hatat. Je lui dis qu'Hatat pourrissait, en sang, et que ses pensées devaient aller ailleurs, surtout en ce jour. Son épouse était tout simplement divine. Elle avaitété reine chez les insectes ; ici, elle était reine de beauté, assurément : une jeune femme extraordinaire ! Après le repas, nous allâmes à la filature des vers à soie. C'était un laboratoire de l'imagination. Je n'avais jamais vu quelque chose de comparable sur Hatat. Enita, désormais unie à Canaran, collaborait à un vaste programme de repeuplement des ressources, aux deux règnes, animal et végétal. A partir des fils de soie, les chercheuses et chercheurs d'Epatanga recombinaient la création : plus besoin d'usines ! … Sur Hatat, les savants en étaient encore à recenser les minéraux pour en inventer des nouveaux, et s'ils continuaient à faire s'embraser mutuellement les gens, il n'y aurait bientôt plus que cela à faire, et le continent deviendrait un désert !

J'ai ouï dire que certains, de par le monde, appréciaient telle ou telle tête. Parmi celles-là, on compte aussi bien les têtes de veau que les crânes d'œuf, avec ou sans farce, et les cabochards ou les bêtes à cornes. Rien ne prépare pourtant à porter une tête qui n'est pas la sienne, hormis le cas peu banal, d'un exécuteur des hautes œuvres. Imaginez donc ma surprise, quand je fus choisi pour porter la tête d'éléphant. L'animal avait été Résistant, et même un grand ! Poursuivi, le dernier de son espèce, il avait atteint à la nage, Epatanga. On l'avait retrouvé, momifié, dans une mare, (encore une !), et les insectes, devenus humains, avec le sens de l'humour qui leur seyait si bien, avec une grande gentillesse, toujours, voulurent m'honorer. La tête d'éléphant symbolisait pour eux, les plus grandes vertus. Elle était pour moi bien encombrante ! Je ne tardais donc pas, à porter cette relique. Ce fut pour une procession qui se rendait chez le grand portier de l'extraordinaire, et là, à cette occasion, celui-ci me nomma grand porteur de l'ordinaire ; ce qui me changeait de mes rôles de magicien mal payé et de rebouteux champêtre, dans quelques-unes unes des républiques bananières sur Hatat. Le chien borgne qui m'accompagnait, pour une fois, sans son maître, riait ; oui ! il riait, le bougre ! …


(III)


Grand porteur de l'ordinaire : autrement dit, conseiller d'état ; considéré comme « papi » : autrement dit, grand-père adoré ; porteur aussi de la marque d'une puissance divine ; j'étais reconnu et honoré comme un sage. Je n'en avais pas moins, et sûrement encouragé à cause de cela, une appétence d'ogre : j'aimais la chair fraîche… Rassurez-vous ! Je ne l'aimais que vivante, et prête à vous donner les plus grands transports. Sur Epatanga, tel que je l'avais ressenti de prime abord, ma libido trouva sans peine ses voies d'expansion. Il n'y eut ni jeux ni prétextes, juste des regards… Je n'eus qu'à choisir ! On m'envoya à demeure une nouvelle délégation. C'était des ambassadrices, très au fait et très en formes, et je pénétrais dans le gant de mon élue, comme une machine à remonter le temps. J'y fus bien reçu, me prêtant à toutes les caresses. Je n'eus besoin d'aucune aide ! Je plains ceux qui doivent mourir pour obtenir leur place au paradis… Moi, je préfère nettement vivre ici bas, pour obtenir la compagnie d'une houri. Quelles que fussent les attentes : les miennes ou celles des autres, je ne voulais retenir personne ; mais plus jamais, on ne me laissa seul, et, dans ce calice de bonheur que l'on m'offrait, je cultivais le plus beau jardin des idées. Canaran avait beau me traiter de vieille canaille, je notais bien qu'il ne m'en faisait aucun grief, et plutôt, m'admirait. Ceux qui aiment les histoires malicieuses, s'arrêteront là-dessus, à cet acmé.

Il est bien rare que les civilisations ne se rencontrent pas, à travers les siècles ou à travers les mers… Cela commença pour nous, dans la mine, sous l'eau. Il y avait une mine de gemmes dans la portion d'océan qui séparait Epatanga d'Hatat. Les ex-insectes avaient découvert le filon, en se baignant. Pour les autres en face, l'affaire était plus ancienne, et plus laborieuse : ils avaient ouvert la mine, des lustres auparavant, et creusaient comme des taupes, depuis. Bien sûr, ils avaient fait un bout de chemin, et leurs galeries étaient longues. Ils extrayaient les gemmes pour se parer. C'est très commun : j'ai toujours vu cela sur Hatat. Ceux d'Epatanga en faisaient des pièces de monnaie, et ma foi ! elles valaient moins que les culottes brodées des jeunes femmes qui touchaient mon cœur ! En picorant sur le fond, ceux d'Epatanga firent s'effondrer la voûte d'une galerie en dessous ; ce qui déclencha de violentes explosions, et pour finir, un séisme. C'en était fait d'une feinte indifférence des uns pour les autres. Ceux d'Hatat prirent ombrage de notre existence. Ils nous appelaient déjà, les « sauvages des îles », ils nous qualifièrent dès lors, d' « énergumènes malfaisants » ! Comme il se doit, l'IPE nous envoya un ultimatum : on devait leur laisser la mer ou bien c'était la guerre !

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