Dans la cabine, Etienne reprend ses esprits. Il caresse ses roubignoles pour se convaincre de la nécessité… Maintenant, il faut partir d'ici avec le jean neuf ; sinon ses copains vont mépriser et atrocement ! Mais il n'a guère envie, non plus, d'humilier cette femme : voler le magasin, d'accord ! Mais sans qu'elle s'en aperçoive ! Etienne n'est pas très futé, mais il veut bien essayer d'avoir bon cœur : des scrupules ?… A défaut, c'est toujours considérer ! Il enfile le jean, il lui va bien ; comme cela, il est déjà prêt et pas encombré ! Il écarte un peu le rideau et jette un regard furtif : la femme n'est pas loin, impossible de l'éviter. Alors il sort et va crânement lui demander, si elle a un autre modèle qui lui tiendrait mieux les hanches : plus moulant, quoi ! La femme s'empresse de lui proposer une alternative. « Le client est roi ! » : susurre-t-elle, et incidemment, elle s'accroupit devant lui pour ramasser ce qui a chu, poussé par « mégarde », si bien qu'elle retrousse avantageusement sa jupe : laissant entrevoir toute une garniture de fleurs. Cet étalage de cuisses enrubannées, très sexy, fait trémuler Etienne ;  si bien qu'il retourne dans la cabine, affriolé ;  essaye plusieurs jeans, sans vouloir se décider ; et ; plus cela va, plus il papillonne, pathétique, papillotant, frôle  et cajole la « femelle » blonde qui ne fait pas mine de s'offusquer, ni de s'impatienter. Au contraire, elle se montre très prévenante, elle néglige même les autres clients, qui s'en vont. Dans l'échange, il apprend qu'elle est la gérante du magasin. Décidément, il devra bien la voler et il en conçoit déjà du regret : elle est trop gentille ! En attendant,      Etienne allonge son « plaisir ». Il rêve d'aborder par là-même où il a vu le « bouquet » de fleurs, cette zone des mystères érogènes qui le tracasse ! Sa main est moite. Il respire avec bruit, le pouls accéléré. Il s'octroiera cette privauté au prix qu'il faut : caresser, ne serait-ce qu'un instant, cette vulve sous son front cespiteux ! Il imagine… Il va…

Un client vient de rentrer. Etienne demande si elle dispose de toilettes, pour rester plus longtemps. Ils ont pas mal discuté en fin de compte. La femme, elle s'appelle Sylvie, est très ouverte. Elle lui montre une porte derrière la caisse : dans le réduit attenant, il trouvera ses aises. Se dirigeant vers son nouveau « huis clos », Etienne repense à ses copains : cela fait trois quarts d'heure qu'il est dans le magasin, ils doivent s'impatienter… Il a ce commentaire profond : « étonnant qu'ils n'aient pas encore rappliqué ! S'ils viennent, ils me foirent le coup, sûr ! Ça serait dommage ! J'ai le ticket et elle n'est pas bégueule ; mieux, elle en demande : pas le top ! mais je parie, c'est une sacrée machine à laver ! Je vais prendre un de ces pieds ! autant rien  jeter à ces chieurs ! … » Il va le payer son jean, avec son dernier billet, et pour la bonne cause !

Machinalement, Etienne, en passant, regarde le blazer posé sur le dossier de la chaise, derrière la caisse : il aperçoit, recouvert à moitié par un pan du vêtement, un petit sac à main bombé qui baille aux corneilles, un portefeuille en émerge. Etienne jette un regard à la dérobée : les autres lui tournent le dos. Ni une ni deux, presque par réflexe, il subtilise ce portefeuille. Dans les toilettes, il fait un autre inventaire : papiers, cartes de crédit et six cents francs en espèces. En fouillant un peu plus, il met au jour une enveloppe bistre : dedans, toute une liasse de billets neufs de cent francs ! « purée ! La belle affaire ! » : se dit-il. Il exulte. Puis le remord vient : « quand même, c'est dégueulasse ! »… Etienne n'est qu'un adolescent de la zone, les conventions ne l'encombrent guère : lui,  c'est plutôt au feeling ! Alors il passe un compromis avec sa conscience : la morale est sauve, vive le lucre ! Il garde l'enveloppe et décide de remettre le reste dans le sac. Il sort et tombe nez à nez avec Sylvie, près de l'entrée. Il panique un instant sous un masque bonasse, mais semble-t-il, elle n'a rien remarqué. Soulagé, il s'enhardit ; par contrecoup, sa cour devient du plus manifeste. Elle s'appuie sur le meuble et croise les jambes à mi-hauteur, cambre légèrement les reins, capiteuse. Etienne déglutit de nouveau, mis en émoi par ces fuseaux anthracite ; le sang bouillant, il va les toucher, enserrer la taille de la belle et se presser sur son ventre, et… Des gens arrivent, elle retombe prestement sur ses pieds et va à leur rencontre. Il remet le portefeuille dans le sac, ni vu ni connu, son cœur continue à battre la chamade, chahuté par la pulsion sexuelle. Sur ces entrefaites, ses copains pénètrent dans le magasin. Ils lui font un signe de connivence, en passant, et se faufilent, bande de lycaons, dans les rayons. Etienne est un peu triste : « Ah ! voilà les frères qui ramènent leur tête de fraise : je me disais bien aussi ! »… Il hésite : courir les avertir, les contenir ? « Pas bon ! » : se dit-il. Etienne ne veut surtout pas griller son « coup » ; puisqu'ils font semblant de ne pas le connaître, il préfère s'abstenir, lui, de les reconnaître. Tout au plus, chaparderont-ils quelques effets : s'ils sont pincés, qu'ils se débrouillent ! Il attend donc sagement près de la caisse, le retour de Sylvie, et acquitte le montant dû, avec un grand sourire, prononçant même un au revoir ravi ; ce que faisant, il sait intriguer la bande et l'encourager à revenir.

Ils ont pris en douce qui une paire de chaussettes, qui un pull, et ont rattrapé Etienne à toute vitesse. Dans la voiture, celui-ci se met à son avantage, il endosse le beau rôle : l'argent, il veut bien le partager !
- Regardez ! Pas beau, cela ? Plus besoin de se casser la tête, j'ai le flouze !
- Non mais ! T'as vu ça ? Il se frise, le mec !
- Ouah ! C'est bath !
- Où est-ce que t'as chopé tout ce pognon ? Putain ! C'est le fromegi !
- Super, les frères ! on va s'éclater !
- Yeah ! Démarre ! Ce soir, on pionce à l'hôtel…
- Vont ramper les loufiats, je te dis pas ! …
Et leur voiture démarre en trombe, laissant la gomme sur le bitume. Quelques braves gens lèvent la tête, osent à peine un regard scandalisé, sur le parking ; avant de retourner à leur propre cellule…

Ils font la tournée des grands ducs, s'amusent bien, dînent bien, montent un tas de projets, et enfin, prennent un repos bien mérité dans un hôtel de luxe, sur la route des vacances…Le lendemain, à l'aurore, alors qu'ils sont encore plongés dans leurs rêves, ils sont brutalement réveillés : des hommes se ruent dans leurs chambres, les retournent sans ménagement, les clouent sur le lit, et leur passent les menottes aux poignets. Regimbant et prenant des claques, ils maugréent et s'étonnent. Un des « toréadors », tonitruant et mal embouché, leur fourbit à sa manière, comminatoire, les explications à propos :
- Alors, les enfoirés, mignons d'enfants de salauds ! On pensait se la couler douce, hein ? Non content d'écumer les routes, on veut mener la vie de nabab, et on paye avec des faux talbins ! Je vais vous en donner, moi, du plaisir ! Ça va barder pour vos miches, je vous le garantis ! allez, au trot ! Qu'on s'explique…


© Jean-Jacques Rey, 1999