eux, dehors, qui voulaient leurs peaux : au sens propre et au sens figuré !

Les rayons paralysants et les divers projectiles firent mouche : un par un, les asiates tombèrent, en dernier, le capitaine-fouraine.. Les agresseurs semblaient négliger leurs propres pertes. Jerry échappa de peu à la mort. Il retrouva Louisa sur les hauteurs. Ils avaient emprunté la même échappatoire : une cheminée naturelle, quelque peu aménagée dans la paroi, pour servir d'escalier de secours ! Toute la population du lieu avait été massacrée. Les Inmates allaient maintenant se servir des cadavres comme enveloppes charnelles, afin de développer leur petits. Dans quelques années, ceux-ci deviendraient aussi des vers à soie, camouflés par leurs hôtes qui gardaient l'apparence de vivants. Les Inmates pervertissaient ainsi toute la création. Quand ils furent assez éloignés, Louisa eut le contrecoup du choc émotionnel. Elle se mit à trémuler, du tréfonds à la surface. Ainsi vulnérable, elle n'en était que plus désirable. Jerry l'enserra affectueusement. Elle l'enveloppa comme un gant ; alors il la prit. Dans la nuit froide, sur les aiguilles de pin, dans la forêt aux senteurs sauvages, ils s'unirent, avides, et Jerry s'oublia…

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Ils marchèrent la nuit, sans trop de repères, sous la lune immense, mouchetée, qui rappelait la planète, vue en rêve par Jerry. Louisa portait dès lors un autre regard sur son compagnon ; elle ne savait pas très bien si elle l'aimait, mais ce petit « animal », indolent et indocile, l'apaisait. Personne ne lui avait jamais fait « cela » auparavant. Jerry, lui, était tout fou, il venait se frotter à elle, au moindre prétexte ; il adorait cette magie-là ! Il ressemblait à une abeille qui butine. Il glissait entre ces lèvres qui l'accueillaient toujours favorablement, de haut en bas, et il en ressentait un bonheur intense, qui décuplait ses forces. C'est pour cela aussi, qu'ils perdaient leurs repères… Les seuls qui vaillent, ils les avaient à l'intérieur, bien plus attrayants que ceux des Inmates. Louisa, vierge, n'avait eu aucune expérience, elle n'aurait pas cru que des appendices dénoueraient son âme ; elle ne comprenait plus trop son corps, pris dans une sorte de vertige permanent. Etait-ce cela, l'amour : exsuder par tout son corps et devenir une éponge ? l'Autre lui ouvrait les portes. Le plaisir revenait, émollient : elle en était confite au dedans.

Ils musardaient donc, plus pressés d'arriver quelque part… La lune énorme rendait les ombres diaboliques. Jerry n'arrivait plus à se concentrer, tant il était vidé et béant. Ils avaient encore passé un temps de lumière, à faire l'amour, et ne s'étaient désenlacés qu'avec regret. Ils n'avaient dormi qu'une poignée d'accalmies. Jerry comptait un peu sur la magie de Louisa, pour les guider ; mais elle le suivait comme un petit chien, muette, se contentant de le pousser de l'épaule lorsqu'il s'arrêtait. En fait ils n'avaient pas dû faire grand chemin, ces derniers cycles. Rarement, fugitifs sont-ils plus insouciants ; mais ils n'y songeaient guère. Aussi les dieux, semblaient-ils avoir pris le relais de leur instinct de conservation ; parce que la providence venait s'ajouter à la clémence de la saison. Tout venait à point : eau, nourriture, abri. Vaguement, Jerry avait pensé à la piste de rechange pour Xiros, et à d'autres alternatives, mais ils s'étaient égarés, avec une carte incomplète et un calculateur de position, halluciné. Jerry avait perdu le sien, avec la majeure partie de son équipement. Quant à communiquer, c'était interdit : les Inmates veillaient. Pourtant le bip-bip sonna…

Le bip-bip était dans un arbre. Jerry le trouva sans difficulté, au bord du sentier. Comme il s'en saisissait, il y eut un éclair, et un message fut émis. Son auteur était une vieille connaissance à Jerry. Il leur proposait un rendez-vous qui ne pouvait concerner que de vrais humains, car l'appareil était muni de détecteurs d'esprit. Les fugitifs prirent aussitôt le chemin indiqué. Jerry était un peu perplexe : rien ne se passait comme prévu, et ils ne voyaient rien arriver. Il considéra Louisa qui lui rendit sa mimique, et puis, un sourire d'ange : alors bien sûr ! … Ils ne mirent pas très longtemps à repérer le lieu de rendez-vous : c'était une station de ravitaillement, désaffectée ; car il n'y avait plus beaucoup de véhicules à alimenter sur Ektantéra, depuis l'invasion des Inmates, et ces derniers se transportaient par les airs, pour tout déplacement de quelque importance. En fait ils n'avaient été qu'à une poignée de verstes d'un grand axe de communication. Jerry voulut partir seul en reconnaissance, et Louisa lui contesta cette initiative. Alors, avec circonspection, ils se glissèrent ensemble vers l'installation en ruine, jusqu'au moment où un second bip-bip hurleur se déclencha. Un grand rouquin se débusqua d'un appentis, la trogne hilare, et vint au devant d'eux.

« Jerry avait gagné le gros lot. Devant Louisa qui s'émerveillait de son adresse, il brandissait un énorme pain d'épice dans un écrin vermeil. Derrière les barbes à papa, des yeux brillants le dévoraient : c'étaient les autres concurrents, dépités. La foule s'agglutinait devant le stand, scintillant de mille feux, mille couleurs, au milieu de la foire. Un ventripotent s'approcha du gagnant et lui agrippa l'épaule, lui arrachant sa carabine. Louisa ne comprit pas ce qu'il jeta à l'oreille de son ami, mais elle vit celui-ci se figer instantanément, son sourire évaporé. Deux flics fendirent alors la foule des badauds, et encadrèrent leur ancien collègue, leurs visages peu avenants. Jerry eut un geste surprenant, il envoya à terre la confiserie, et bouscula les trois importuns. Il se sauva, l'entraînant au passage. Les autres se mirent à les poursuivre. Ils leur tiraient dessus, maintenant, alors qu'ils dévalaient des ruelles, recouvertes de câbles électriques. Quand les fugitifs furent tapis dans un trou, comme empochés par la campagne environnante, Louisa demanda la raison  de son attitude à Jerry et s'entendit répondre :
- Ce gros con voulait mon lot, sous prétexte qu'il est Inmate, donc prioritaire sur moi, humain cobaye. Manque de pot pour ces travestis, je suis aussi résistant ! » …
Louisa se réveilla là-dessus, alors qu'on lui secouait l'épaule, et le trio repartit.

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- Si je te le dis !
Et il riait dans sa barbe épaisse, l'air important. Holman, le rouquin,, était des services secrets, résistant de la première heure :
- Cette fille n'est pas plus magicienne que moi, d'essence divine ! Elle ne cherche qu'à fuir, car elle était dans une colonie encore plus opprimée que la moyenne, et elle nous a joué un numéro savant pour se rendre intéressante. Remarque !  c'est déjà en soi, intéressant. Il n'y aura jamais trop de talents d'imagination, dans la lutte contre les anthropophages ! …
Jerry écarquillait les yeux, il se sentait bête, il marmonna :
- Cela ne fait rien, je l'aime quand même !
- Mais tu as raison, mon vieux ! Je ne vois pas ce qui t'en empêche… Je dirai même plus : tu aurais pu tomber plus mal !


© Jean-Jacques REY, 2002